Ébauches pour un livre mental : les Chrøniques du Chaøs

Les Chrøniques du Chaøs, détails

Les Chrøniques du Chaøs, détails d’un carnet de voyage ramené des Balkans

Difficile de raconter les Chrøniques du Chaøs. D’autant plus qu’on voudrait aussi en expliquer d’un coup la démesure et toute la cohérence à l’intérieur d’une double vie d’artistes, celle de Lukas Zpira et de Mayliss, sa fille qui a grandi à mesure que l’aventure des Chrøniques s’inventait. Pour commencer, on pourrait indiquer que les Chrøniques du Chaøs sont une exploration lente, attentive et impatiente de territoires difficiles à approcher. Un art de l’arpentage émotionnel, en quelque sorte, pratiqué sur des chemins maintenus à l’écart des impostures géopolitiques, loin du spectacle organisé pour faire écran et empêcher de voir ce qu’expriment réellement les visages de ceux qui affrontent le chaøs.

A la manière de ces navigateurs qui embarquaient d’Europe vers des îles inexplorées, un père et sa fille inventent un autre art du voyage pour tenter de cartographier des zones d’ombres fragiles, des angles morts irréductibles et qui se creusent à l’intérieur de territoires pourtant banalisés, au Sud-Est du continent européen ou même en France ou au Mexique, à Guadalajara  par exemple. Le chaøs est une terra incognitaeMais peu importe la latitude si quelque chose y palpite en secret, à l’écart des logiques commerciales ou pseudo-culturelles. Parce qu’en premier il s’agit d’approcher l’expérience humaine, dans sa diversité et ses combats interminables contre les pires logiques de destruction. Et en second, il faut créer les lieux d’une véritable contre-culture pour restituer cette expérience sans l’affadir, puisque la culture officielle n’est devenue qu’un triste divertissement, savamment calibré pour anesthésier l’immense majorité des consommateurs que nous sommes, avides de nouveautés artistiques frelatées aux normes du ministère.

Les Chrøniques du Chaøs - Fragment III : Nø Øne !

Les Chrøniques du Chaøs – Fragment III : Nø Øne!

Rituels du silence est un moment de ces chrøniques, exposé au mois d’août 2015 à la galerie Joseph Antonin, tout près du théâtre antique d’Arles. Lukas Zpira et Mayliss, sa fille, y montrent différentes traces de leurs voyages : des photographies bien sûr, mais aussi des objets, un fragment vidéo des Chrøniques du Chaøs et quelques fétiches, plusieurs carnets de voyage qui finissent par rendre compte d’une aventure hors-normes, vécue depuis douze ans avec une volonté exploratoire et une obstination qui peuvent fasciner.

Depuis que Julio Cortazar a écrit et photographié son road book, Les autonautes de la cosmoroute, ou depuis que Robert Frank a composé Les Américains, un livre qui arpentait l’Amérique des invisibles, on sait de quoi sont capables les écrivains photographes ou les photographes qui écrivent. Les premiers, Cortazar et Frank ont apporté la preuve qu’en confrontant textes et images, le matériau autobiographique pouvait se transformer d’un coup en épopée concrète, une odyssée racontée en direct avec sa charge d’émerveillement et d’émotions.

Quelques années plus tard, en 1989, Robert Kramer allait utiliser une caméra pour composer, avec son Route One USA, plus de quatre heures d’errance capables de révéler l’autre Amérique, celle que les studios et leur système de production ne pouvaient pas approcher ni montrer. Dans Route One, le personnage de Doc,  joué par Paul McIsaac, et la voix off du cinéaste derrière sa caméra vont chercher à se confronter à l’Amérique  « down the road », une espèce de paysage humain qui n’avait pas encore été cartographié, même si des photographes comme Jacob Holdt en avaient déjà révélé l’existence.

Les Chrøniques du Chaøs, double page d'un carnet de voyage

Les Chrøniques du Chaøs, double page d’un carnet de voyage au Mexique

Dans Løst Paradise !, le cinquième fragment vidéo des Chrøniques du Chaøs, Mayliss et Lukas Zpira parcourent les montagnes Rocheuses, un territoire emblématique de l’industrie du cinéma américain, mais pour en approcher l’un des hauts lieux spirituels, au cœur d’une réserve Hopi. Une voix de femme nous raconte qu’elle n’a pas choisi un Etat ou un gouvernement, « mais plutôt la terre elle-même, pour ce qu’elle porte d’histoire ». Et la voix continue : « Peu de gens s’intéressent à ce passé, mais la terre a un pouvoir énorme dans ce pays. » Des paysages défilent, des visages se laissent approcher pour être filmés« … je me suis retrouvée dans la réserve Hopi. J’ai alors compris ce que je cherchais. Les réponses étaient là. » Il y a des plans de ciel au-dessus des canyons, puis d’autres visages qui demeurent silencieux. « A cette époque là, j’étais très perturbée, très malade. Et j’ai trouvé… pas seulement une famille, dans le sens habituel du terme, mais un amour humain, profond, ainsi qu’une compréhension de ce que représente la terre, pour nous tous, en tant qu’êtres humains. »

Le nomadisme nécessaire aux Chrøniques du Chaøs est avant tout humain. Voyager, c’est rencontrer l’autre, dépendre de son accueil et écouter sa parole, pouvoir la restituer aussi fidèlement que possible, dans un respect absolu qu’on ressent dans un autre fragment vidéo des Chrøniques, celui des Øubliés. En douze minutes, le film fait le récit d’une rencontre qui a bouleversé Mayliss, mais ce récit nous permet de mesurer à quel point l’art de voyager à l’intérieur du chaos – ici celui de Tchernobyl – permet d’utiliser l’urgence et la douleur des situations vécues pour faire émerger une parole qu’on pensait impossible à filmer.  « L’appareil photo est comme un microscope », explique Mayliss Zpira devant la caméra.

24Dans La Supplication, Svletana Alexievitch a recueilli la parole des irradiés de Tchernobyl. Elle en a fait un livre, un recueil de paroles qu’aucun lecteur ne pourra plus oublier :
« Ceux qui ont vécu des humiliations ou qui ont connu la vraie nature de l’homme se fuient inconsciemment les uns les autres », dit l’un des personnages de La Supplication.  
Dans ce fragment vidéo, diffusé en boucle dans l’espace de la galerie,  Mayliss et son père rencontrent Ivan et Gala, un couple de vieillards ukrainiens dont on peut dire qu’ils ont connu, eux aussi, la vraie nature de l’homme.  Après la catastrophe, ils n’ont pas eu le choix et sont retournés vivre dans la zone d’exclusion. A la fin d’un dîner dans leur maison, Gala cherche dans un petit carnet quelque chose qu’elle veut lire à Mayliss et Lukas. C’est un poème qu’elle a écrit, et dont voici le texte :

DSC_0011Ils ont caché le soleil ­ les forces du mal
Blessant mortellement notre région natale.
Mais nous avons demandé à tous les grains de poussière
et à chaque petit brin d’herbe de vivre et de ne pas mourir encore.
Le cœur des gens de Tchernobyl est brisé,
Mais toujours restera en lui l’amour de la vie.
Au­-dessus de la forêt et de la mer de Kiev
On entend encore les battementsimpérissables.
Fleurit Gornos
taypol, aime Straholissya,
DSC_0001Les routes de Dytyatok mènent vers le monde.
Laissez les cigognes de Polésie dire à tous
Que Tchernobyl est encore vivant.
Laissons entrer le soleil, qu’il brille pour nous encore longtemps dans le ciel.
Et les enfants aller à l’école en rigolant,
En effet, dans notre région, il y a des gens blessés qui chantent l’amour et la vie.
Venez nous voir
DSC_0009On préparera pour vous un accueil chaleureux
Et nous ferons cuire pour vous notre pain délicieux.
Nous mettrons sur la table les meilleures de nos nappes
Et nous vous chanterons notre terre perdue.

Ce poème n’a pas été écrit par un écrivain professionnel, quelque part dans une bibliothèque de Kiev ou de Mariopol, mais par une habitante du chaøs dont la vie a été contaminée, dans la nuit du 26 avril 1986, par l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Mais le miracle est peut-être qu’on puisse venir écouter ce poème chaque après-midi du mois d’août, dans une petite ville du sud envahie de touristes. Récité en ukrainien par Gala, à l’intérieur d’une vidéo des Chrøniques du Chaøs , le poème est sous-titré en français et projeté en boucle au 40 rue Emile Barrère, tout près du théâtre antique d’Arles, dans les murs de la galerie Joseph Antonin. Le poème de Gala n’a peut-être pas de titre, mais ajouté aux mille photos, aux objets-fétiches et aux carnets de voyage des Rituels du silence, il forme le matériau d’un livre qui manque encore à notre compréhension du chaos.

Les Chrøniques du Chaøs - Détail d'une vitrine

Les Chrøniques du Chaøs – Détail d’une vitrine

Exposition Rituels du silence, Les Chrøniques du Chaøs, du 5 août au 5 septembre 2015, Galerie Joseph Antonin, 40 rue Emile Barrère, 13200 Arles.  Du mardi au samedi, 14h-18h.
T : 06 76 99 69 44

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Une réflexion sur “Ébauches pour un livre mental : les Chrøniques du Chaøs

  1. Pingback: The Chaøs Chrønicles – “Ritual of silence” Immersive exhibition. Arles, France. | The Chaøs Chrønicles

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